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L’historienne Rossella Baldi, l’entretien vérité

Temps de lecture : 6 minutes

Au 18e siècle, Neuchâtel et Genève abritaient des contrefacteurs. Le Swiss made n’existait pas encore. Cet éclairage de l’histoire n’a rien d’inutile, il nous exhorte à l’apprécier à sa juste valeur. Entretien choc!

Joël A. Grandjean, rédacteur en chef JSH Magazine & Swiss-Watch-Passport.ch
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«Partout, des gisements d’archives…»

L'historienne Rossella Baldi signe dans JSH un dossier référence sur les archives et les bases de données.

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Livre signé Rossella Baldi

«Parcours horlogers de la famille Gagnebin au siècle des Lumières» promet une immersion captivante dans un fascinant univers.

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L’Histoire, un marché?

L'article-introduction qui met en scène l'entretien vérité consacré à Rossella Baldi.

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Qu’est-ce qui vous vaut la réputation d’être une «historienne iconoclaste»?

Il est vrai que j’aime remettre en question certains acquis de l’histoire horlogère et de l’histoire horlogère du 18e siècle en particulier, dont je suis spécialiste. Cette histoire, comme l’histoire horlogère en général, est peuplée de mythes et de légendes. Un exemple? Les paysans-horlogers jurassiens. Elle comporte également nombre de sujets tabous comme la contrefaçon, qu’on n’évoque que rarement car elle va à l’encontre de l’image idéalisée et glorieuse que l’on a confectionnée du passé horloger des régions suisses. Aussi, je suis un peu iconoclaste car j’aime sortir des sentiers battus et je m’intéresse à toute sorte de sources qui nous aident à mieux comprendre les enjeux de l’horlogerie de l’époque, qu’il s’agisse des jeux de mot dans la presse, de la correspondance d’auteurs célèbres, des traités techniques illustrés etc.

Tout de même, vous y allez un peu fort. Au 18e siècle et pendant une partie du 19e siècle les horlogers suisses pratiquaient-ils la contrefaçon?

Pas tous, mais la contrefaçon constitue un aspect central des activités horlogères genevoises et neuchâteloises de cette période. Ainsi, en Angleterre et en France notamment, on retrouve plusieurs plaintes contre l’agressivité des méthodes frauduleuses des horlogers suisses. En outre, les contrefaçons peuvent être détectées en analysant certaines pièces mécaniques. Le phénomène connaît un essor important dans la seconde moitié du 18e siècle, alors que la demande en montres d’or et en argent augmente considérablement. A cette période, la montre est surtout un objet qui marque un statut social et que les classes plus aisées consomment en grande quantité.

Le contexte horloger du 18e siècle est extrêmement dynamique et bien plus passionnant que ce l’on nous a laissé entendre»

Quelques exemples de ces pratiques?

Usurper le nom d’horlogers établis à Paris était courant. On fabrique des montres à Genève – dont les ébauches proviennent parfois des montagnes neuchâteloises – qu’on grave avec un nom parisien et on les revend sur le marché français, en faisant croire que la pièce est de fabrication française. Dans ce processus, il est évidemment nécessaire de tricher du côté du titre des métaux: à Genève, on se sert de l’or à 18k, mais en France la loi oblige l’usage du 20k.

D’autres exemples?

Il y a les montres pour le nord de l’Europe signées avec des noms d’horlogers anglais «réajustés» ou véritablement inventés. Ces montres ne visent pas le marché londonien, mais la clientèle des régions périphériques. Si vous tenez entre les mains une montre avec un coq continental, alors que le mouvement ou le cadran sont signés avec un nom anglais, dites-vous qu’il y a une chance que la montre ait été produite sur le territoire helvétique!

On est semble-t-il loin d’un Swiss made inscrit dans notre loi confédérale?

Bien sûr. Cette valeur n’existe tout simplement pas à cette époque. L’horlogerie avec un grand «H», comme on le dirait aujourd’hui, se fabrique surtout à Londres et à Paris. C’est la raison pour laquelle des horlogers comme Ferdinand Berthoud, Abraham-Louis Breguet ou Justin Vulliamy poursuivent leurs apprentissages dans ces capitales européennes. Nous n’avons pas inventé le concept de formation continue (rires)! Ces trois hommes sont restés dans leur pays d’adoption, mais d’autres artisans migrants rentrent après avoir enrichi leur bagage technique, leur réseau ou avoir saisi quelques secrets de fabrication.

Qu’est-ce qui vous agace le plus parmi ces «certitudes admises» qui mériteraient d’être bousculées?

Ce qui me laisse perplexe c’est le fait qu’on se contente de répéter les mêmes histoires, les mêmes noms ou les mêmes dates sans vérifier leur pertinence par rapport au contexte et donc aux pratiques du 18e siècle. Il y a un certain pan de l’histoire horlogère qui sent la naphtaline, si je peux me permettre d’utiliser cette expression. Cela est fort dommage…

Existe-t-il des vérités historiques qui ne sont pas bonnes à dire?

Il existe surtout des contextes qui ne veulent pas de ces vérités ou qui ne sont pas prêts pour les entendre. Alors que j’étais conservatrice adjointe au Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds, lors d’une élocution officielle j’ai «osé» rappeler qu’au dernier tiers du 18e siècle les JaquetDroz siècle avaient mal géré leurs relations commerciales avec la Chine, car un chercheur anglais l’avait démontré, sources à la main. Mon intervention a suscité des réactions très vives et on m’a reproché d’avoir mis en péril le soutien de l’entreprise Jaquet Droz actuelle au musée. Récemment, j’ai en revanche collaboré avec un «lanceur d’alertes» connu dans les milieux horlogers: Il voulait démontrer que la date de fondation d’une maison horlogère suisse n’avait pas de fondement historique solide. Je lui ai expliqué comment trouver les sources et, plus important encore, comment les comprendre pour mener un travail d’historien sérieux. L’entreprise horlogère en question n’a pas apprécié mon implication.

Rossella Baldi: «J’aime rappeler au secteur horloger que la recherche historique de qualité est un savoir-faire»

Extraits du contrat de société entre l’horloger Henry Grandjean et sa nièce Oline Rossel, 1869 (Neuchâtel, Archives de l’État, NOT Jules Jeanneret). Consulter l’intégralité du document sur demande jsh@jsh.swiss

On vous dit redoutable en recherches, qu’est-ce qui vous différencie?

(Rires). Mes amis et collègues anglais m’appelle «Super Sleuth» en effet. J’aime énormément le travail de terrain, car à mon avis l’histoire ne s’écrit pas en réinterprétant les sources déjà connues. Je fréquente donc assidument les bibliothèques, les archives et les responsables de ces collections. Certains de mes collègues ne le font pas ou plus, puisque ça prend du temps. C’est regrettable car le travail de terrain a ses avantages. Il m’arrive constamment de repérer des informations intéressantes, alors que j’étais en train de chercher autre chose. C’est une question de chance ou d’instinct, peut-être. Ou de capacité à tisser des liens entre des phénomènes apparemment distants. Aussi, trouver une information dépend de votre connaissance du contexte et d’une époque.

Est-ce qu’on ne trouve pas tout finalement sur internet?

L’AI et les plateformes digitales qui se multiplient représentent des instruments formidables et indispensables pour la recherche. Les campagnes de numérisation de ces vingt dernières années ont beaucoup facilité les recherches et c’est donc en ligne que les recherches démarrent. Cependant, elles ne doivent pas se confiner à ces outils. Aujourd’hui, le public et les nouvelles générations d’étudiants ont tendance à croire que tout ce qui existe est accessible en ligne. C’est faux. Ce qui est en ligne ne constitue qu’une petite partie des documents accessibles dans les bibliothèques, aux archives ou chez les particuliers. Dès lors, on se confronte à une forme de paradoxe: si vous pensez que tout est disponible en ligne, vous ne ferez plus l’effort de chercher ailleurs! Ainsi, alors que les bases de données et les plateformes valorisent et donnent de la visibilité à certains documents, elles contribuent à en invisibiliser tout plein d’autres.

Faut-il encore savoir quoi faire de ce qu’on trouve sur la Toile?

J’entends régulièrement des gens des milieux horlogers me raconter qu’ils se découragent, parce qu’ils ne trouvent pas d’informations sur telle ou telle plateforme. La recherche de qualité reste un savoir-faire et pour bien exploiter le matériel sur les plateformes il est nécessaire de posséder quelques compétences spécialisées.

Il y a des marques qui soignent leur rapport à l’histoire et d’autres qui le considèrent comme un instrument marketing à manier sans précautions»

Une lettre inédite de Ferdinand Berthoud (1761), conservée en Ecosse (Edimbourg, National Records of Scotland, GD157/3301)

Vous est-il arrivé dans le cadre d’un mandat rémunéré de faire des découvertes qu’on vous a demandé de taire?

Lors de mandats, je recherche des informations pour des clients, privés ou publics, que je livre sous la forme de données historiques. Je ne cède pas la propriété intellectuelle de ma recherche. Dès lors, la manière dont le client décide d’exploiter ces données ne me concerne pas. De surcroît, je travaille avant tout sur des documents du 18e et du 19e siècles essentiellement conservés par des institutions publiques ou disponibles sur des plateformes gérées par ces mêmes institutions. L’accès à ces sources n’est généralement pas soumis à des restrictions, à quelques exceptions près. Demander de «me taire» n’a donc pas de base légale, car ces sources sont accessibles à tout le monde.

À  force de marteler des pseudo-réalités historiques ou des «raccourcis », les marques arrivent-elle à imposer des vérités qui s’opposent à la réalité historique?

La question est complexe, elle dépasse le cadre des marques, car en Suisse l’histoire horlogère est fortement enracinée dans des territoires et, par conséquent, constitue une composante essentielle de processus identitaires qui ont eux-mêmes des origines lointaines.

Il y a des marques qui soignent leur rapport à l’histoire et d’autres qui le considèrent comme un instrument marketing à manier sans précautions»

J’aurais tendance à dire que les marques n’imposent pas leurs vérités historiques, elles les vendent avec leurs montres, comme un produit. Le client a le choix d’y croire ou non. De nos jours, beaucoup de collectionneurs critiquent, voire se moquent sur les réseaux sociaux, de ce traitement «photoshopé» de l’histoire. Ils réclament davantage de transparence et d’authenticité. Les professionnels de l’histoire, quant à eux, savent très bien faire la différence, mais nous ne sommes pas la clientèle cible des marques (rires).

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