La quête de la précision ultime est notamment incarnée au musée du Locle par le Chronomètre de Marine Grandjean Père & Fils réalisé en 1831. Une pièce exceptionnellement déplacée à Genève, le temps d’un lancement.
Par Vincent Daveau, horloger & journaliste, historien
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Aujourd’hui, à l’ère du GPS, on oublie qu’au début du XIXe siècle, le chronomètre de marine incarne l’instrument de mesure du temps au pinacle de la précision mécanique. Il est l’objet suprême de sécurité à bord des navires.
Contexte horloger favorable
Coûteux et rare encore, il permet aux marins, embarqués dans des traversées de l’Atlantique qui peuvent durer 3 à 6 semaines, de se situer rapidement en mer, de se prémunir donc des dangers des naufrages souvent causés par des navigations à l’estime, et d’éviter la dérive de quelques secondes qui entraîne des erreurs de position de plusieurs kilomètres. De quoi jeter le meilleur des capitaines sur des hauts fonds ou sur des côtes hostiles.
C’est dans ce contexte qu’Henri Grandjean développe ses propres chronomètres, inspirés des références anglaises mais profondément retravaillés. Élaborée à son retour du Brésil dans les années 1830, sa première pièce témoigne déjà de cette volonté d’amélioration méthodique qui consacre son œuvre. Elle est conservée en pièce-référence au Château des Monts, le musée d’horlogerie du Locle: ici, l’horloger ne reproduit pas simplement les choix techniques mis au point par les Britanniques, il en analyse forces et faiblesses. Il adapte sa construction à sa propre vision de la précision chronométrique.
Chronomètre de Marine Grandjean Père & Fils réalisé en 1831
À l’observation du modèle de 1831 signé Grandjean Père et Fils, conservé au musée du Locle, on note que l’essentiel du travail du maître se concentre sur l’échappement. Comme tous les chronomètres depuis le début du XIXe, celui-ci embarque une détente; un échappement libre à impulsion directe et à coup perdu qui s’impose naturellement comme le meilleur de tous ceux ayant jamais été inventés pour des garde-temps portatifs.
L’obsession d’Henri Grandjean pour la précision, qu’il considère comme consubstantielle à l’équilibre entre les composants du groupe de régulation, explique plusieurs de ses choix techniques: des balanciers à serges non coupées auxquels il intègre des lames bimétalliques internes agissant sur des masses compensatrices. Solution sophistiquée qui corrige les effets de la température sur le groupe balancier-spiral sans modifier la géométrie générale du balancier. Elle améliore l’isochronisme de cet organe, ce qui garantit une précision très élevée.
Un élément jamais retrouvé chez un autre horloger
Assurément, la pièce conservée au Locle, présentée pour la première fois extra-muros durant la soirée célébrant la continuité actuelle d’Henri Grandjean & Cie, démontre une véritable démarche expérimentale de la part de son facteur: ce n’est pas tant le balancier démonté qui retient l’attention des experts – même s’il est impressionnant de sophistication , pas plus que la roue d’échappement avec ses longues dents. C’est le petit plateau d’impulsion posé à côté: il se trouve être taillé d’une seule pièce dans une pierre que l’on devine précieuse et sans doute ramenée du Brésil par cet horloger voyageur et visionnaire (photo).
Ce composant, si peu l’ont relevé, rend le chronomètre d’Henri Grandjean unique. Il semble que ce soit cet élément habituellement en laiton avec son point d’impulsion constitué d’un rubis chassé-gommé, qui prouve le talent de cet homme: en chassant un composant constitué d’une seule matière dure, il pouvait améliorer notablement l’équilibre dynamique de son balancier.

À travers ce composant, la quête absolue de précision d’Henri Grandjean prend toute sa dimension, l’imposant comme un grand représentant de la tradition chronométrique neuchâteloise, tant son influence dépasse ses seules créations.
Genève, 29 janvier 2026, au Ritz-Carlon à Genève:
l’horlogère-restauratrice Micaela Fahrni, du musée du Locle.
Dans l’histoire de la haute chronométrie, Henri Grandjean (portrait) demeure dans l’ombre des grandes dynasties anglaises comme Arnold, Dent, Frodsham ou, parisiennes, avec Berthoud ou Breguet, alors même qu’il contribue à transformer l’horlogerie de précision en véritable science appliquée.
Appartenant à cette catégorie d’artisans savants dont l’œuvre dépasse largement le simple objet horloger, il nait au Locle en 1803 et fait partie de ces constructeurs, une dynastie de maîtres illustres, qui comprennent très tôt combien le chronomètre de marine compte dans un monde où la navigation s’impose comme la pierre angulaire du commerce international.



















