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Interview «Tekitoi»: Jean-Christophe Babin, CEO du groupe Bulgari

Temps de lecture : 7 minutes

Je m’appelle Amandine, j’ai 11 ans. Je suis passionnée par l’horlogerie et, depuis l’âge de 7 ans, quand on me demande quel est le métier que je veux faire, je réponds «horlogère-designer chez Bulgari»…

Par Amandine, la plus jeune chroniqueuse du Swiss Watch Paspport
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Qui êtes-vous au bureau?

Au bureau, je suis un peu comme un chef d’orchestre. Je ne suis pas un spécialiste d’horlogerie ou de joaillerie, d’un point de vue purement technique… je les connais, bien entendu, puisque j’y travaille depuis 22 ans. Mais je suis plutôt comme le chef d’orchestre qui doit réunir des talents, comme un violoniste, un pianiste, un saxophoniste, qui doit les motiver derrière une certaine interprétation, avec un certain tempo, et qui doit faire en sorte que ce qui en résulte soit le plus beau possible. C’est donc ma mission numéro 1 au bureau que d’être le «chef d’orchestre de Bulgari».

Et dans la vraie vie?

Eh bien je suis un peu le chef d’orchestre d’une famille nombreuse parce que j’ai six enfants. Certains sont grands, donc il n’y a pas beaucoup à orchestrer. Mais quand même, il y a de toute façon une orchestration familiale à faire et heureusement je ne suis pas tout seul pour ça. Du coup, dans la vraie vie, j’essaye d’équilibrer une vie professionnelle très intense, parce que comme tu peux imaginer, entre montres, joaillerie, maroquinerie, parfums, hôtels… j’ai pas mal de sujets qui m’occupent. Mais j’essaye quand même de prendre pas mal de temps libre pour être avec mes enfants. Là, tu vois, j’étais une semaine à New York avec deux de mes filles et avant j’ai passé une semaine au bord de la mer avec un de mes fils, ma femme et ma cadette. Donc voilà, j’essaye d’avoir beaucoup de temps pour ma famille.

Comment êtes-vous tombé dans l’horlogerie?

En fait, je suis tombé dans l’horlogerie par passion pour l’automobile! Je travaillais en Allemagne dans une entreprise de chimie et un jour j’ai eu une proposition pour une marque qui s’appelle TAG Heuer qui était, et qui l’est toujours, connue pour son implication en Formule 1. Ce qui a toujours été l’une de mes passions. Et comme par ailleurs j’aimais bien les montres, mais sans être à l’époque encore passionné, je me suis dit: TAG Heuer c’est super! Je change de secteur, ce qui est toujours intéressant intellectuellement, je vais en Suisse qui est un pays qui m’attirait également et je me rapproche de la Formule 1… non plus en tant que spectateur mais en tant que protagoniste puisque TAG Heuer était le chronométreur de la Formule 1 et également le sponsor de McLaren qui à l’époque était l’une des écuries de pointe dans ce sport.

Selfie durant les Geneva Watch Days à Genève avec le CEO du Groupe Bulgari, Jean-Chistophe Babin

Quel souvenir avez-vous de votre première montre?

Je m’en souviens très bien, je devais avoir 16 ans et c’était mon premier voyage tout seul, en Grèce. Ma maman m’a accompagné à l’aéroport d’Orly (c’est à Paris) et voyant que je n’avais pas de montre, elle s’est affolée et elle a couru chez un marchand de tabac pour acheter une Kelton en acier. C’étaient des montres très populaires dans les années 70. Elle me l’a donnée en me disant «Tiens ça va te servir pour ne pas oublier ta date de retour… mais n’oublie pas de la remonter tous les jours!» Et ça a fonctionné puisque je suis rentré de Grèce deux semaines plus tard pour retrouver ma maman en France.

Et quelle montre a aujourd’hui le plus de valeur sentimentale à vos yeux?

En ce qui me concerne, il y en aurait deux.
Une qui date de ma première expérience chez TAG Heuer, la Monaco V4. Pace que, quelque part, ça a été une aventure extraordinaire… extraordinairement difficile d’une part, mais magnifique d’autre part puisqu’on a réussi à créer l’impossible : une montre qui est gérée par des courroies donc quelque chose qui exprimait l’ADN automobile de TAG Heuer mieux que n’importe quelle autre pièce.

@TAG Heuer, Monaco V4, une prouesse technique

Jean-Chistophe Babin: « Chez Bulgari, évidemment, l’Octo Finisimo et notamment la Ultra puisqu’au-delà de la minceur qui était un nouveau record du monde, c’est la première montre mécanique qui permet également de rentrer dans le Metaverse et le monde des NFTs grâce au QR Code sur le barillet. Une innovation majeure dont je suis très fier ».

Le calibre Manufacture Bulgari BVL180, 28'800 alternances par heure (4 Hz) et 50 heures de réserve de marche, développé par Concepto. Il habite l'Octo Finissimo Ultra d’une surprenante épaisseur totale de 1,80 mm

Est-ce que vous faites des montres pour les jeunes?

On ne fait pas des montres pour des très jeunes, comme les Flik Flak par exemple. Par contre, si on définit par «jeune» des personnes de 16, 18, 20 ans, alors je crois que des modèles comme la Formula One sont parfaitement adaptés. Par exemple, l’un de mes fils qui a 15 ans en porte une… bon c’est vrai qu’il est assez privilégié avec un papa horloger, donc un intérêt plus immédiat… Je dirais que typiquement la Bulgari Aluminium est une montre un peu comme Tintin, de 7 à 77 ans, puisqu’elle va très bien à quelqu’un de jeune comme à une personne de mon âge. Et chez les femmes, je pense qu’une montre comme la Bulgari Bulgari t’irait très bien par exemple.
Donc tu vois, il y a des montres dont le style va très très bien avec le style de vie et le look vestimentaire de quelqu’un de quinze ou vingt ans. Alors après, il faut que papa ou maman soit un peu généreux parce qu’à 15 ans généralement on ne travaille pas encore… mais il y a aussi des parents généreux qui aiment bien partager des belles choses avec leurs enfants.

Qu’est-ce que vous auriez envie de dire à un jeune de moins de 15 ans pour qu’il s’intéresse à la l’horlogerie mécanique plutôt qu’à son Apple Watch?

Je lui dirai d’abord qu’il a bien raison parce que l’Apple Watch, finalement, c’est juste une partie du Natel au poignet (ndlr: Natel est une appellation suisse pour désigner un téléphone portable). Donc l’intérêt reste assez limité, surtout qu’on voit beaucoup mieux sur l’écran du Natel que sur l’écran d’une montre connectée. Alors qu’une montre mécanique, ça emmène dans un univers totalement différent d’artisanat, de mécanique… et donc qui a un contenu plus intéressant et stimulant intellectuellement que des micro-chips qui sont quelque chose d’un peu plus abstrait et virtuel pour quelqu’un de très jeune qui n’est pas encore ingénieur.

Lisa, la gagnante du Best K-Pop aux Video Music Awards 2022

Et quels sont les atouts de votre marque pour le séduire?

Pour séduire les très jeunes ? D’abord, il faut communiquer à travers des canaux qui parlent aux jeunes comme TikTok par exemple. Mais ça c’est un des moyens de leur parler. Il faut aussi avoir des ambassadrices qui ne sont pas seulement connues des gens de 30 ans et plus, mais aussi par des gens de 15 ans. Comme Lisa qui a gagné le Best K-pop 2022 ou Zendaya qui est également très jeune. Enfin, il faut surtout avoir des produits qui savent parler aux jeunes. Par exemple nos parfums. On a dans la gamme Omnia certains parfums qui sont faits véritablement pour une clientèle de 14 à 20 ans avec des jus assez doux et sucrés qui plaisent aux jeunes générations.

En parlant de ça, vous êtes plutôt TikTok, Instagram ou LinkedIn?

En ce qui me concerne, je suis plutôt Instagram… et LinkedIn parce que je sais que sur Linkedin je vais toucher des gens qui ont un certain revenu qui va leur permettre de s’intéresser à mes montres et mes bijoux. Je suis un peu moins TikTok parce que ça demande notamment un peu plus de travail vu que c’est très vidéo. Et comme j’ai assez peu de temps, j’ai tendance à déléguer TikTok à la partie corporate de Bulgari où on a des spécialistes très jeunes qui font ça très bien.

Profil de Jean-Chistophe Babin sur Linkedin

On parle beaucoup de durabilité, qu’est-ce que ça signifie pour vous?

La durabilité, c’est d’abord quelque chose d’essentiel dans un produit haut de gamme et cher. Je suis toujours un peu choqué quand je vois par exemple des téléphones mobiles qui sont pratiquement jetables au bout de deux ou trois ans malgré des prix supérieurs à 1’000 francs suisses. C’est quand même un petit peu choquant! Alors qu’on a la chance de travailler dans un secteur où les matériaux, que ce soit l’or, les pierres précieuses et les diamants, sont inaltérables… ou éternels du fait qu’ils ne peuvent pas se corroder… Et puis ils sont aussi recyclables. Une vieille montre en or pourra par exemple être fondue pour donner naissance à une nouvelle montre.

Il y a donc dans nos produits la durabilité et aussi la notion d’économie circulaire puisque finalement, si je regarde nos montres ou nos bijoux, 100% de l’or est recyclé. On puise très peu de nouvelles ressources dans la nature et en même temps ce que l’on produit dure des générations parce que c’est inaltérable et que les pierres sont très très dures. Le diamant, mais aussi le saphir ou l’émeraude. La durabilité fait donc partie organique de nos produits, ce qui ne nous empêche pas ensuite d’inscrire ces produits dans un environnement qui se veut lui aussi durable. J’en veux par exemple nos packagings. Il n’y a plus de plastique dans le packaging des montres et des bijoux Bulgari.

On est la seule marque de luxe à avoir éliminé le plastique de ses emballages.

Quels conseils me donneriez-vous pour pouvoir vivre ma passion et travailler dans l’horlogerie?

Mon premier conseil serait de poursuivre tes études normales à l’école et au gymnase. L’horlogerie est en effet un secteur d’activité comme un autre, à savoir qu’il faut avoir des connaissances de culture générale que l’école en Suisse enseigne très bien à tous les étudiants. Donc mon premier conseil est surtout de bien poursuivre tes études comme n’importe quelle jeune fille de ton âge (ndlr : Amandine a 11 ans). Et puis en parallèle, continue à t’intéresser à l’horlogerie qui est un hobby passionnant. Et si à 20-22 ans ça se confirme, alors rentre dans l’horlogerie! Mais en attendant, intensifie ton hobby mais concentre-toi sur tes études indépendamment de l’horlogerie.

Est-ce que vous auriez un message à faire passer?

… L’horlogerie est un très très beau métier. L’artisanat, en règle générale, est quelque chose d’extrêmement gratifiant puisque finalement c’est ce que j’appelle souvent «les mains intelligentes». L’association de l’esprit et de la main. Et ce qui est extraordinaire dans une montre ou un collier, c’est que finalement le gros de la valeur ajoutée provient des mains et du cerveau et pas forcément de machines et d’ordinateurs. Donc ça c’est quelque chose qui me semble fondamental et la Suisse en particulier est probablement le seul pays occidental où l’artisanat, les travaux manuels sont autant valorisés. Et donc je pense que c’est une chance pour qui aime l’horlogerie de naître en Suisse et d’y étudier puisque c’est un pays où la partie artisanale et manuelle y est autant valorisée que des métiers plus universitaires classiques.

On fait un selfie pour mon album?

Absolument 😊

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